Bertrand Méheust

 

Bertrand Méheust est un chercheur et écrivain français, spécialiste de parapsychologie. Professeur de philosophie et docteur en sociologie il est également membre du comité directeur de l’Institut métapsychique international. En 1999, sa thèse universitaire est éditée en deux tomes sous le titre de Somnambulisme et médiumnité. Le livre fait le point sur les controverses suscitées par la parapsychologie, mais aussi la psychologie. Il retrace l’histoire des recherches, des théories et des concepts qu’ont engendrés la question des potentiels cachés de l’être humain depuis la fin du XVIIIe siècle. Bertrand Méheust est actuellement un des principaux connaisseurs du domaine de la métapsychique en langue française et, à ce titre, il est amené à répondre régulièrement aux arguments des sceptiques francophones, les zététiciens en particulier. Il a publié dans cette perspective Devenez savants : découvrez les sorciers en réponse au livre polémique d’Henri Broch et Georges Charpak, Devenez sorciers, devenez savants, à propos de l’étude des phénomènes psy et du paranormal. Il est également l’auteur d’autres ouvrages de réflexion sur la question.

 

” … Processus de la métagnomie chez la voyante Maud Kristen

… A la différence des somnambules magnétiques ou des médiums, Maud Kristen ne se met pas dans un état de transe profonde pour obtenir ses accès de voyance. Jusqu’à présent, une appréhension l’a empêchée de rechercher ce type d’état de conscience ; mais elle vit cette phobie de la transe comme une limitation et envisage parfois de recourir à l’hypnose, dans l’espoir d’atteindre des résultats plus nets. Quand elle s’efforce de “voir” une cible, elle semble parfaitement normale, elle plaisante, peut même répondre au téléphone pendant l’expérience. … Lorsqu’on lui demande de deviner une cible, elle utilise souvent un jeu de cartes, qu’elle étale et manipule à toute vitesse. Pour elle, les cartes sont essentiellement des supports qui permettent de faire surgir des contenus mentaux. Les images mentales qui surgissent dans son esprit quand elle s’approche d’une cible, qu’elles soient spontanées ou suscitées par les cartes, n’ont pas pour elle la puissance hallucinatoire qu’elles revêtent chez certains voyants ; elles se manifestent plutôt comme des souvenirs, et tout son cheminement vers la cible s’apparente plutôt à un effort de mémoire difficile. J’ai été frappé de constater que son expérience l’avait conduite à des conclusions proches de celles auxquelles j’étais parvenu de mon côté en travaillant sur des documents historiques. L’inspiration générale de ce livre doit beaucoup à mes discussions avec elle. … Lorsque l’on lui présente une cible quelconque (lettre scellée, paquet, etc.) elle la palpe, la presse contre sa poitrine, comme beaucoup de voyants, comme s’il lui fallait d’abord établir un contact physique avec cette chose. Une fois le contact établi, elle se met à parler. Son discours, tranchant, précis et parfois même brutal, fait mentir l’idée reçue selon laquelle le discours oraculaire serait nécessairement fumeux et alambiqué. L’expérience m’a montré que le propos suit en général un cycle. L’entame est souvent décisive ; elle contient parfois de façon condensée tout le thème qui va se déployer. … La première chose que j’ai constatée, c’est que Maud Kristen progresse par bonds successifs, qu’elle hésite aux embranchements et qu’elle semble attendre une information pour passer à l’étape suivante. On retrouve donc le problème posé par Ingo Swann : Comment franchir sans s’égarer les « carrefours de sens » ? Je suis d’abord parti de l’hypothèse que l’interaction verbale est nécessaire pour enclencher le processus, qu’il faut risquer une « mise », et j’ai donc commencé par chercher à contrôler l’information éventuellement livrée aux embranchements , au moment où la voyante cherche à s’orienter dans le labyrinthe et hésite entre plusieurs hypothèses. A ces fins, j’ai d’abord essayé de mettre au point un répertoire de phrases stéréotypées pour la guider aux embranchements sans lui donner d’information, ou en lui donnant le moins possible. Mais c’était une mauvaise solution, qui ne permettait pas de lever totalement le doute et qui, de surcroît, était difficile à appliquer. La bonne solution était beaucoup plus simple : il suffisait de se débarrasser de cette idée reçue (sous l’influence de nos présupposés philosophiques relatifs au langage) selon laquelle l’expérimentateur doit nécessairement interagir verbalement avec le ou la voyante pour qu’un effet surgisse. C’est Maud Kristen qui s’en est déprise la première, en s’entraînant à réagir par écrit à la cible qu’on lui proposait. J’arrive chez la voyante, je lui remets des enveloppes ou des paquets scellés préparés par une tierce personne ; je m’installe dans un fauteuil, et je me plonge dans la lecture du journal, pendant qu’une tierce personne, qui ne connaît pas le contenu des enveloppes, observe la voyante. Ma présence n’est même pas requise : je puis aussi bien remettre les cibles à cette tierce personne, et aller faire des courses. De son côté, Maud Kristen prend une feuille de papier, écrit ce qui lui vient, et fait des dessins (elle dessine très bien). Aucun échange verbal n’a lieu pendant toute cette phase. A la fin, quand elle a épuisé ses ressources, elle tire une barre sur la feuille, et on peut éventuellement lui poser des questions et compléter la séance par une interaction contrôlée. Or, pour finir, on parvient parfois avec cette méthode à des résultats aussi intéressants que lorsqu’il y a échange verbal. Les résultats peuvent même, parfois, être plus nets, car -et c’est là une autre découverte- si la parole peut guider la voyante, elle peut aussi bien l’égarer. … Un ami donne à la voyante une enveloppe épaisse entourée de bandes de scotch. Aucune précision préliminaire n’a été donnée sur ce qui est censé s’y trouver : il peut s’agir d’un article de journal, d’une quittance de loyer, d’une photo… ou de rien du tout. La nouvelle convention est qu’il n’y aura aucun échange verbal et que tout se fera par écrit. Maud Kristen porte l’enveloppe contre sa poitrine. La prise de contact ne dure pas plus de quelques minutes. Sitôt qu’elle est terminée, la voyante dessine et écrit sur une feuille de papier une esquisse de portrait. Sous ce portrait, elle trace des lignes horizontales qui, dans son esprit, on le saura, évoquent un escalier. Puis elle écrit le texte donné infra. On ouvre l’enveloppe : il s’agit d’un portrait de Jean-Pierre Chevènement, derrière lequel on voit un tableau strié de raies blanches. Sur la feuille de papier, on lit le texte suivant : « Une tête de profil. Sérieux. Ancien. Culture. Il est question d’un texte écrit sur l’histoire d’un homme blessé dans son orgueil, qui a raté une opportunité du côté du pouvoir. Il a des traits marqués, il lui manque des cheveux. Il traverse une période difficile, pleine de conflits avec des adversaires. Je l’entends se défendre. Plutôt posé, il parle calmement. Il est inhibé, fatigué. Attiré par le classique, la Rome antique, il a une très haute ambition mais perd son énergie vainement. Il ne serait pas un escroc mais un être poussé par une ambition un peu délirante, compte tenu de la rigidité dans laquelle il est bloqué et des représentations dépassées du monde qu‘il se fait . » Ce test a été conduit (au milieu d’autres expériences de nature différente, portant sur des objets, des paysages, etc.) pendant la campagne électorale pour les élections présidentielles de 2002. A l’époque, Chevènement, candidat aux élections, et situé un moment dans le peloton de tête, s’effondre dans les sondages . Certes, on peut imaginer que la campagne électorale a pu donner à Maud Kristen l’idée que l’enveloppe pouvait contenir un portrait de Chevènement. Mais pourquoi cela plutôt qu’autre chose ? Pourquoi ce candidat-là plutôt qu’un autre ? Et pourquoi faut-il que ce soit sur cette enveloppe qu’elle évoque l’idée d’un personnage ayant « râté une opportunité du côté du pouvoir », et pas sur une autre ? Notons encore que, sur la photo, on voit des lignes horizontales blanches tracées sur un tableau derrière Chevènement. Ces lignes horizontales, on les retrouve sous le portrait, mais figurant une sorte d’escalier. Ici, la réussite est frappante. … Voici une expérience d’une nature différente, car elle a lieu en double aveugle, à l’Institut métapsychique, dans des conditions de contrôle optimales. Peu de temps avant la séance en question, le secrétaire de l’IMI avait trouvé dans les caves de l’Institut des boîtes scellées, datant du début des années cinquante, qui avaient été préparées pour des expériences et qui n’avaient jamais servi. Ces boîtes étaient inviolables et aucune personne au monde ne pouvait connaître leur contenu, les personnes qui les avaient préparées étant mortes depuis longtemps. Nous avons donc saisi l’occasion pour proposer un test à Maud Kristen. Elle a accepté, malgré le risque évident pour elle. La séance s’est tenue devant trois témoins, dont l’auteur de ces lignes. Elle a été entièrement filmée. Plusieurs expériences ont échoué ; mais deux d’entre elles ont donné des résultats intéressants. Je résume ici la première. Pour caractériser ce qui se trouve dans l’une des boîtes, Maud Kristen dessine ce qui ressemble à une bande de papier déployée, précise que cela « sert à accrocher », et élabore sur l’idée de cadeau. Quand on ouvre la boîte scellée, on y découvre un rouleau de papier collant. L’expérience a les mêmes caractéristiques que le test précédent : une caractéristique centrale de la cible est évoquée (cela sert à « accrocher ») mais le travail et une transposition sont effectués : le papier est présenté déployé, et rattaché à l’idée de cadeau. En octobre 2003, j’ai été invité à parler d’Alexis Didier sur France Inter dans l‘émission de Robert Arnaut (« Histoires possibles et impossibles »). Sur ma suggestion, Robert Arnaut a proposé une séance de voyance à Maud Kristen pour compléter son émission. Maud Kristen a accepté à condition que l’épreuve n’ait pas lieu en direct. Arnaut a donc confié à sa collaboratrice Marie-Louise Baud une grosse enveloppe à bulle entourée de trois enveloppes de papier kraft. Cette dernière, sans savoir ce que contenait l’objet, s’est rendue chez Maud Kristen. La voyante a pressé l’objet contre sa poitrine. Puis, presque aussitôt, elle a déclaré : « Ma première sensation n’est pas très agréable. L’objet paraît vide, creux, plutôt rond. Il y a une ambiance de secret. Je sens quelque chose de « très archaïque », qui suscite « une sensation de protection et d’attaque ») et son contenu est évoqué par « l’odeur bizarre, comme de l’encens » qui en émane. La réussite ici est d’autant plus remarquable que Marie-Louise Baud en ignorait le contenu. … L’expérience qui va être relatée n’était préméditée ; j’ai saisi l’occasion d’une péripétie peu glorieuse et improbable dans laquelle je me suis trouvé impliqué pour mettre la voyante à l’épreuve. Un soir de février 2005, alors que la neige tombe, je pars comme à l’accoutumée faire mon jogging avant la tombée de la nuit. Pendant le parcours, je me retrouve soudain devant un homme excité, manifestement ivre, qui me barre le chemin et qui, affirmant que je traverse sa propriété, commence à m’insulter. Je lui réponds assez vertement. Il me pousse. Le sol étant verglacé, je glisse et m’écorche le nez en tombant. Comprenant que j’ai affaire à un violent avec lequel toute discussion est impossible, et que je risque d’avoir à donner ou recevoir des coups si je m’attarde, je prends mes jambes à mon cou. Mon agresseur entreprend de me poursuivre mais, comme c’est un homme rougeaud et corpulent, il s’épuise à me suivre et, l’entendant souffler derrière moi, je m’amuse, il faut bien l’avouer, à le traiter de « gros tas ». L’ensemble de la scène, vu de l’extérieur, devait être assez comique, et je donne tous ces détails pour des raisons qui ne vont pas tarder à réapparaître. Rentré chez moi, je téléphone à Maud Kristen, le nez encore ensanglanté, et je lui demande de me raconter ce qui vient de m’arriver. Je note ses réponses, sans intervenir dans la conversation : « Il me vient l’idée d’une situation bizarre, un mélange de violence et de burlesque. C’est finalement sans gravité pour vous, mais ça aurait aussi bien pu mal tourner. C’est une situation dans laquelle vous vous êtes trouvé emberlificoté. En fait, on a essayé de vous couper la route. » Ici, Maud Kristen a capté d’emblée le « mélange de violence et de burlesque » qui caractérise l’événement sur lequel je la questionne et il difficile de résumer de façon plus ramassée la « situation bizarre » à laquelle j’ai été confronté, parfaitement décrite par la formule finale : « On a voulu vous couper la route. » Mais le fait qu’il s’agit d’une agression n’est pas formellement identifié. Attardons-nous d’abord sur ce « mélange de violence et de burlesque ». Cette formule est parfaitement juste, pour une raison que je n’ai pas encore énoncée et qu’il me faut maintenant préciser. En fait, j’avais déjà croisé pendant l’été mon agresseur pendant un jogging, et ce dernier m’avait brutalement éjecté d’une portion de chemin communal qui conduit à sa propriété ; j’étais à peu près convaincu de me trouver sur un chemin public mais je n’avais pas protesté sur le coup, n’étant pas sûr de mon droit. Peu de temps avant l’agression, je m’étais informé auprès d’un conseiller municipal et j’avais tiré de la conversation la conclusion que le propriétaire s’était approprié le chemin communal qui traverse son domaine. Aussi, en allant faire mon jogging à cet endroit, j’avais bien l’intention, si d’aventure je rencontrais le propriétaire, de lui dire son fait, car je ne supporte pas ce genre d’appropriation, de plus en plus courant dans les campagnes. C’est ce qui s’est passé. Malheureusement -mais je l’ai appris trop tard- le conseiller municipal m’avait donné une information partiellement erronée : à l’endroit où le propriétaire m’a barré le chemin, je me trouvais bien sur sa propriété ; l’ancien chemin communal, envahi par les ronces, passant en fait à quelques mètres de là sur la gauche. Peu enclin à la discussion et ivre de toute façon, le maître des lieux a dû croire que j’étais venu le provoquer. Sûr de mon bon droit, je me suis effectivement retrouvé « emberlificoté » dans une situation passablement ridicule, mais qui aurait très bien pu mal tourner. Quand Maud Kristen a eu fini de parler, je lui ai demandé de décrire les lieux où s’est déroulée la scène « burlesque » en question, ce qu’elle a fait aussitôt et de façon correcte, en me décrivant le petit étang artificiel qui se trouve au bord du chemin et qui retient par une écluse les eaux du ruisseau voisin. Mais un point reste à examiner. Lorsque Maud Kristen déclare « qu’on a voulu (me) couper la route », décrit-elle une situation morale ou une situation physique ? Le propos est-il métaphorique ou bien est-il à prendre au pied de la lettre ? Le script de ses propos (enregistrés, je le rappelle, à chaud et au téléphone) ne me permet pas d’en décider. (Il faut rappeler que je l’ai laissée parler sans lui poser aucune question.) Mais, si l’énoncé est métaphorique, la description exacte qu’elle donne ensuite des lieux n’en est que plus étonnante. Cela montre une capacité à passer du sens figuré au sens propre, à extraire l’information de la métaphore, qui se trouve en résonance avec ce que l’on a observé chez d’autres voyants.”

Extraits de : Les miracles de l’esprit, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2011

– Yves Lignon
Bertrand Méheust
– Marcel Odier
Erik Pigani