HISTOIRE DE QUELQUES GRANDS CHERCHEURS

 

Eugène Osty

Expérimentateur exigeant, théoricien audacieux, organisateur avisé, Eugène Osty (1874-1938) est une des grandes figures de la métapsychique française. A partir de 1910, ce jeune médecin entreprend des observations concrètes sur des clairvoyants, auxquels il consacre deux ouvrages remarquables : Lucidité et intuition ( 1913) et La connaissance supranormale (1922). En 1925, après la mort accidentelle du docteur Geley, tué dans un accident d’avion l’année précédente, il prend la direction de l’Institut métapsychique, qu’il assurera jusqu’à sa mort en 1938. Pendant ces années fécondes, il poursuit ses observations sur des sujets exceptionnels. Il étudie les processus de la clairvoyance ( qu’il nomme la métagnomie) chez Pascal Forthuny et Ludwig Kahn ; et chez Olga Kahl, une dame d’origine russe vivant à Paris, il objective les étonnants phénomènes de la diapsychie dermographique, c’est-à-dire la faculté manifestée par certains médiums de faire apparaître sur leur peau des représentations qu’on leur a communiquées par voie télépathique. Mais il s’ouvre aussi à des domaines encore inexplorés, consacre des travaux aux artistes médiumniques, à Lesage notamment, mais aussi au polonais Gruzewski, et aux calculateurs prodiges. Bien qu’intéressé en priorité par la médiumnité intellectuelle, il entreprend des recherches sur la médiumnité physique et, pour déjouer la fraude, met au point avec son fils l’ingénieur Marcel Osty un ingénieux dispositif électrique. Alliant à l’audace théorique un sens aigu de l’observation concrète, il ne se contente pas d’objectiver des faits de métagnomie, il esquisse une description très fine de la « faculté d’hyperconnaître », ouvrant par là un champ d’études fécond dont l’exploration reste aujourd’hui à reprendre et à approfondir. Renonçant momentanément à expliquer la lucidité, il recueille les témoignages des clairvoyants pour obtenir l’image la plus précise possible de ce qui se passe en eux quand elle surgit. Ses réflexions prolongent et affinent celles des théoriciens du magnétisme. Comme ces derniers, Osty insiste sur le fait que la métagnomie est probablement présente à l’état latent en tout être humain. Comme eux, il remarque que si elle est susceptible de se manifester parfois de façon accidentelle, elle doit s’éduquer comme toutes les autres facultés humaines pour parvenir à son plein développement. Enfin, en héritier de la tradition magnétique, Osty refuse de recourir aux esprits pour expliquer les facultés métagnomiques et soutient contre les spirites qu’elles ont pour source des potentialités cachées de l’âme humaine. Particulièrement stimulantes sont les remarques que les phénomènes de la de la « prosopopèse » ont suggéré à Osty sur la structure de la personne humaine. Précisons que ce terme, forgé depuis le grec prosopon (le visage) par René Sudre désigne le trait marquant de la psychologie médiumnique, à savoir la tendance à forger des personnalités multiples, à prendre des visages changeants. Aux yeux d’Osty, ces manifestations médiumniques dévoilent le côté actif, dynamique, mais aussi instable, de la production de personnalité. « Si nous sommes une individualité psychique, écrit Osty, une unité pensante, les attributs de notre moi conscient – contenu mémoriel, caractère, intelligence, tendances constitutionnelles ou habitudes acquises, etc., ne sont pas les attributs de la partie fondamentale de notre psychisme, mais seulement une manière cérébrale de se manifester, parmi beaucoup de manières possibles, un rôle que la vie transforme d’ailleurs partiellement chaque jour, mais qu’une circonstance peut brusquement changer ». (« L’individualité humaine », Revue métapsychique, 1926, n° 4.) L’idée sous-jacente est que ce processus de personnification aurait été stabilisé par la culture occidentale, pour déboucher sur sa conception particulière, étanche et close, de la personne. On voit là se dessiner une compréhension de l’inconscient comme potentiel créateur très différente de celle qu’imposera la psychanalyse freudienne.

 

Le marquis de Puységur

Rien ne prédisposait le marquis de Puységur, colonel d’artillerie de son état, et grand seigneur terrien, à devenir le pionnier de plusieurs sciences nouvelles qui ont changé le visage de l’occident moderne. Au printemps de 1784, cet aristocrate, membre d’une grande famille qui a donné à la France des évêques, des juristes, des écrivains, se trouve au repos sur ses terres de Busancy, dans le soissonnais, quand on l’appelle au chevet de Victor, le fils de son régisseur. Le jeune homme souffre d’une fluxion de poitrine. Puységur, récemment converti à la nouvelle médecine de Mesmer, entreprend de magnétiser le malade. Mais les choses lui échappent. Au lieu d’éprouver des convulsions, comme le prévoit l’enseignement de Mesmer, Victor tombe dans un état de conscience différent, qui, au début, ressemble à la mort et dans lequel semblent se manifester des capacités d’autodiagnostic et de perception extrasensorielle. La découverte de cet état de conscience, que le marquis nomme le “somnambulisme artificiel”, ou encore le “somnambulisme magnétique”, déclenche l’année suivante une vaste polémique qui va traverser tout le XIX° siècle et ébranler l’image de l’homme construite par l’âge des Lumières. Les phénomènes psychiques étranges que semble susciter le somnambulisme magnétique soulèvent un ensemble d’interrogations. Ont-ils été correctement décrits et observés ? A-t-on affaire à des manifestations surnaturelles, ou à des ressources psychiques encore inconnues de l’être humain ? Doit-on intégrer ces phénomènes dans une raison élargie, ou bien les rejeter au nom de la Raison dans les ténèbres de la superstition ? A ces questions cruciales, Puységur répond en homme des Lumières et en lecteur de Rousseau. Oui, les phénomènes du somnambulisme ont bien été observés. Non, ils ne sont pas des manifestations surnaturelles, mais témoignent de puissances encore inexplorées de l’âme humaine. Oui, ils constituent un défi pour la raison et devront relever d’une approche scientifique appropriée. La métapsychique, en France et en Angleterre, un siècle plus tard, se situera dans le prolongement de ces choix décisifs ; elle ouvrira pour la pensée une voie que l’oubli et la censure sociale, en France, sont en train de refermer. Par sa naissance, par sa personnalité et ses convictions, Puységur va marquer de son empreinte le magnétisme animal, et, au-delà, la naissance des sciences psychiques, comme la découverte de l’inconscient. Aristocrate, appartenant de surcroît à une grande famille, il va faire pénétrer d’entrée de jeu le magnétisme dans les débats de l’élite. Chercheur indépendant, il n’a de comptes à rendre à personne, ni sur le plan matériel, ni sur le plan moral ; n’ayant pas à passer sous les fourches caudines de l’Institution, il affiche ses observations et ses conclusions avec une certaine hauteur, en dédaignant la polémique qui se développe autour de lui. Homme des Lumières, lecteur assidu de Rousseau, il conçoit la transe somnambulique comme un état d’autonomie, pensé sur le modèle de l’Emile, et les facultés extrasensorielles et intellectuelles qu’elle libère comme des puissances qui sommeillent en l’ âme humaine. Militaire – mais un militaire de l’Ancien régime, capable de lire Platon dans le texte – il sait cultiver le sens de l’improvisation et de l’observation, et, quand le somnambulisme surgit, il colle à l’événement sans état d’âme, au lieu de le censurer comme l’eussent sans doute fait un médecin ou un psychologue ; de sorte que pour finir ses descriptions des phénomènes somnambuliques, on s’en rend compte aujourd’hui, sont supérieures sur bien des points à celles que produiront, un siècle plus tard, les disciples de Charcot. Pour toutes ces raisons, on peut faire remonter les psychothérapies, la parapsychologie et les théories modernes de l’inconscient à l’acte fondateur du marquis de Puységur.

 

Ruppert Sheldrake

Le biologiste britannique Rupert Sheldrake est en train de devenir, pour les parapsychologues et même pour un cercle de lecteurs plus large, un chercheur qui fascine et qui dérange. Sheldrake est d’abord un théoricien novateur. Convaincu que « le tout génétique » ne permet pas de comprendre la spécialisation des formes vivantes, leur adaptation à l’environnement et leur évolution, il a proposé l’hypothèse des « champs morphiques ». Ces champs hypothétiques auraient plusieurs fonctions : ils encadreraient l’ activité des formes vivantes, stockeraient la mémoire évolutive des espèces et dirigeraient l’ évolution des êtres vivants vers leurs formes futures. Parmi ces champs morphiques, Sheldrake se penche plus particulièrement sur le cas des « champs perceptuels » . Appliqué au domaine de la perception, le concept de champ perceptuel affirme la spatialité de l’esprit et son indépendance partielle par rapport au mécanisme cérébral, et permet de penser la réalité des phénomènes paranormaux en les intégrant dans une conception élargie de la vie . En soutenant ainsi l’interconnexion généralisée des êtres vivants et pensants, Sheldrake place explicitement sa démarche dans l’horizon de la Naturphilosophie allemande. Mais le théoricien novateur est aussi un expérimentateur. Alors que les parapsychologues s’ingénient à élaborer des protocoles de plus en plus compliqués et éloignés de la vie pour devancer les critiques de leurs pairs, Sheldrake, lui, monte des expériences puisées dans l’expérience quotidienne, qui déroutent les parapsychologues par leur simplicité comme par leurs résultats. Ainsi, nous nous sommes tous retournés un jour ou l’autre avec la sensation d’être observés ; nous avons tous décroché le téléphone en songeant à la personne qui, effectivement, va se trouver au bout du fil ; nous avons tous eu l’impression que notre chat ou notre chien pressentait certaines de nos réactions. Ces sentiments qui font partie de l’expérience collective, Sheldrake ne les rejette pas a priori du côté des superstitions populaires, il cherche à savoir s’ils possèdent ou non un fondement objectif. Et, après d’ingénieuses expériences, il parvient à montrer que c’est parfois le cas. Pour prendre ces deux exemples, les expériences menées par Sheldrake et son équipe sur les chiens qui attendent leur maître, ou sur le le perroquet N’kisi, laissent peu de doute quant à la réalité de la télépathie animale. Derrière le côté factuel de ces expériences, se dessine l’hypothèse d’une connivence première entre l’homme et le monde, connivence qui aurait longtemps été pressentie avant d’être formulée. Enfin, Sheldrake est un vulgarisateur de talent, qui ne craint pas d’affronter les critiques de ses pairs. A plusieurs reprises, il est d’ailleurs parvenu à triompher de ses critiques, et la revue Nature, habituellement hostile au domaine du paranormal, s’est même fait l’écho d’une de ces joutes remportées par le chercheur anglais. Au printemps de 2005, Sheldrake, à l’invitation de l’Institut métapsychique, est venu donner une conférence à Paris pour exposer les recherches qu’il a menées sur le fameux N’Kisi, un perroquet gris du Gabon qui connaît 800 mots, peut employer des phrases à bon escient, et, last but not least, semble manifester d’étonnantes capacités télépathiques. Sheldrake nous a projeté un film où l’on voit l’oiseau réaliser plusieurs de ces prodiges dans des conditions qui excluent toute mystification. Un intense silence régnait dans la salle, et toutes les personnes présentes ont eu le sentiment d’assister à un événement.